
La nuit naît lorsque meurt le jour. Le jour revit, succédant à la nuit. Ainsi fait le Temps qui passe et nous emporte. Qui n’a jamais entendu ces mots ?
Mais il existe des personnes chez qui jamais le jour ne vient. Des êtres quelconques pour la plupart, du moins l’ont ils été. Il existe des gens chez qui le sablier de la vie ne s’écoule plus, figeant leur existence et leur âme. Arrêtant leurs cœurs, glacé dans le désespoir propre aux maudits…
Mais tout finit par se faner. C’est le seul moyen pour que tout renaisse. Rien n’est éternel, et, un jour, la Nature reprendra ses droits. Leurs cœurs immobiles battront alors de nouveau pour s’éteindre à leur tour.
La pire des malédictions ne vaincra jamais les lois du Temps.
Qui sait quand se déroula cette histoire ? Elle fait désormais partie du passé. Le lieu lui même reste encore vague, seulement sait-on que cela s’est produit quelque part dans le vaste monde du Candano. C’est sur cet immense territoire, sur cette planète dont nul terrien ne connaît ou n’accepte l’existence, qu’un beau jour – une belle nuit, plutôt – le sablier de quatre innocents et demi s’arrêta.
Ce soir là, quelqu’il soit, on pouvait apercevoir une petite silhouette vacillante avancer, traversant le brouillard nocturne, bravant la tempête, vers une destination qu’elle semblait elle-même ignorer. L’ouragan approchait, tout comme la fin du monde, mais l’heure n’était pas à la panique. Il lui fallait agir.
Elle s’accorda tout de même gracieusement une pause dans une taverne dont le nom est aujourd’hui oublié. Il lui fallait agir, non se sacrifier, et rester dehors sous les éléments déchaîné lui aurait certainement coûté la vie.
C’est que Cerise n’était plus toute jeune…
Son entrée à l’abri ne passa pas inaperçue, mais les présents détournaient rapidement leur attention de cette femme d’apparence mûre qui semblait porter le monde entier sur ses frêles épaules trempées par la pluie démentielle qui battait avec insistance depuis maintenant plusieurs jours. Cerise soupira longuement. Il n’était plus dans la nature de l’Homme d’aider les gens dans le besoin, et la générosité avait fait place à l’égocentrisme et l’individualisme.
Elle s’installa silencieusement au bar, et attendit que le regard du barman se pose sur elle en ressassant son passé et les histoires de jadis. Certains clients lui lançaient des coups d’œil surpris, effrayés ou méprisant, mais cela lui importait peu, et elle continuait à marmonner ses sombres pensées comme autant de mauvais sorts. Ils la prenaient sûrement pour une folle, mais cela, elle en avait l’habitude, désormais.
— ‘voulez boire quelqu’chose ma p’tit dame ? questionna le barman en détaillant Cerise comme s’il s’agissait d’une sorcière.
— Un thé ne serait pas de refus, murmura la femme, peu importe le parfum. S’il vous plaît, ajouta t’elle aussitôt en retenant le dégoût que lui inspirait cet homme.
Il resta planté là un moment, à la fixer de son regard méfiant qu’elle soutint, puis se détourna, et partit chercher la commande. Cerise savait ce qu’il pensait. Cerise savait tellement de choses… Par exemple, elle était la seule à se douter de la fin du monde. Elle était la seule à savoir que faire pour l’empêcher, bien que cela ne soit pas sans sacrifices.
Elle aurait put l’avoir fait depuis longtemps, mais elle hésitait encore. Après tout, elle était humaine, ou du moins le prétendait elle, et sacrifier ainsi des vies et des avenirs lui faisait mal au cœur.
L’homme revint, une vieille tasse fissurée à la main et la tendit à Cerise. Celle-ci s’en saisit dans un vague remerciement. Elle n’attendait qu’une chose, que cet homme aille voir ailleurs si elle y était, mais il ne semblait pas du même avis.
— Z’êtes bien imprudente de vous prom’ner seule comme ça, m’dame, marmonnait il en essuyant les verres sortis, avec les temps qui courent, on n’est jamais en sécurité nulle part !
Cerise hocha vaguement la tête, concentrée sur le fond de sa tasse, maudissant les Dieux de son pauvre destin sans prêter grande attention à la méfiance évidente de l’homme.
Celui-ci insista pourtant, et elle lui lança un regard agacé.
— Ecoutez moi bien, jeune homme, je suis assez vieille pour savoir ce que je fais sans avoir besoin de l’avis d’un gamin, lâcha t’elle d’un ton sarcastique.
L’homme qui lui faisait face n’avait rien d’un enfant, et sa remarque aurait pu paraître ridicule sans cette aura, cette force qu’elle dégageait et qui lui donnait un air supérieur. Indiscutable.
Pourtant l’homme répliqua.
— Et quel âge vous avez, vous, pour m’dire ça ? demanda t’il, fort de ses cinquante-cinq ans.
— Soixante ans, mentit Cerise.
En réalité, cela faisait bien plus d’un demi siècle qu’elle n’avait plus soixante ans. Mais son âge véritable, elle même semblait l’ignorer. A quoi bon le savoir après tout ?
Sa vieillesse n’était pas le genre d’argument qui la sauverait de son sale travail. Hélas pour elle, et pour ses victimes, elle n’en avait aucun autre. Il fallait le faire, point.
Elle avait besoin de ces quatre vies et demi. Elle avait besoin de la gentillesse, de l’orgueil, de l’imagination et de l’amour interdit.
Et elle les aurait.
Il arriva le moment, certainement encore plus tard dans la soirée, quand la nuit se confond avec le jour, où elle dût quitter la taverne. Cet endroit, elle le haïssait. Elle l’avait découvert ce soir pour la première fois, mais elle ne l’aimait pas. Pourtant, elle aurait largement préféré y rester plutôt que de se rendre là où elle se rendait.
Il pleuvait toujours. Cela ajoutait une touche de dramatique à la scène.
Au centre exact de ruines, celle d’un bâtiment effondré depuis tellement longtemps qu’on a oublié duquel il s’agissait, Cerise avait commencé son incantation.
Il lui fallait la lâcheté...
Le petit garçon éclate de rire. Dans sa chambre à peine éclairée par sa lampe de chevet, il attend impatiemment la fin de l’histoire terrifiante que lui raconte sa mère. Il la connaît par coeur, cette histoire, mais elle le fait toujours autant rire. Il rit parce qu’il sait - enfin il pense - que cela ne lui arrivera jamais.
Il ignore de quoi son lendemain sera fait.
Il a sept ans. Lorsqu’il ouvre les yeux, c’est pour voir son village en flamme.
Pour lui, la malédiction commence maintenant.
Il lui fallait le caprice.
De l’union d’une déesse et d’un homme est né ce petit garçon. Admit chez les dieux grâce à ses pouvoirs exceptionnels, il y comprend rapidement qu’il n’y trouvera pas un ami de son âge avec qui jouer. Il est le seul.
Alors, il comprend qu’il est unique. Et il en devient fier. Et il en profite.
Il a neuf ans. Il se trouve au tribunal divin. La sentence vient de tomber.
Durant un an, il devra vivre sur Terre.
Pour lui, la malédiction commence maintenant.
Il lui fallait la fierté.
La petite fille est dans son jardin avec sa soeur. Elles s’ennuient. Il fait beau mais rien ne vient comme idée de jeu.
Elles s’ennuient.
Qui a eu en premier l’idée de créer des Amis Imaginaires ?
Elle a onze ans. Sans savoir comment et pourquoi, elle est ailleurs. Devant elle, un garçon à peine plus âgé au cheveux sombres et un adolescent naïf ressemblant beaucoup trop à un chat.
On vient de lui faire découvrir la Magie.
Pour elle, la malédiction commence maintenant.
Il lui fallait la jalousie.
Il avait quatre ans. Il tient à peine debout mais il a assez de force pour taper de ses petits poings sur la porte de la chambre de sa grande soeur. Il veut jouer avec elle, il aime beaucoup sa grande soeur. Peut être veut il inconsciemment profiter du peu de temps qui leur reste ensemble. Il ne sait pas qu’au même moment, à des milliers de kilomètres, dans une famille qu’il n’aurait jamais dû connaître, un petit elfe vient tout juste de naître.
Ils ont quatre ans d’écart. Il se balade où il veut, quand il veut. L’autre cherche un Maître, en voyage chez les Hommes.
Ils n’auraient jamais dû se rencontrer.
Ils se sont rencontrés.
Pour eux, la malédiction commence maintenant.
Au centre des ruines, sous une pluie torrentielle, Cerise pousse un hurlement à la limite de l’humain.
Son corps n’est plus que lumière, une lumière verte malsaine, qui s’échappe en colonne pour se perdre dans les nuages.
Lorsque, plusieurs heures plus tard, elle revient à elle, le jour est déjà bien entamé. Sa faiblesse fait place au regrets. Peut être n’aurait elle pas dû...
Mais c’est trop tard.
La malédiction est déjà bien trop engagée. Quatre vies et demi, quatre personnes et demi, quatre destins et demi sont déjà morts. Le sablier du temps vient de se suspendre une nouvelle fois, pour un infime, un ridicule nombre des milliards de gens qui vivent sur cette terre et sur la Terre.
Pour combien de Temps, cette fois-ci ?...