
Lui, il le fixe, le Soleil.
Le Soleil disparaissant à l’horizon, sa lumière décroissant au même rythme.
Il n’aime pas le Soleil. Peut-être parce que, contrairement à l’astre, il n’est pas lumineux. Une vague nostalgie l’occupe, mais il l’ignore.
Il lui fallait oublier ses erreurs passées et aller de l’avant, afin que tout ne fût pas inutile. Ses échecs comme ses espoirs, sa haine comme son amour, tout devait disparaître. Comme le lui avait enseigné son Maître, avant de mourir.
Il ferma les yeux, la chaleur insupportable des rayons solaires caressant son visage.
Oublier.
Il ne le pouvait pas.
Peut-être même ne le voulait-il pas.
Un soupir. Bref et reflétant une faiblesse rare chez ce personnage. Qu’il regrette aussitôt. Il ne doit pas être faible. Ou alors, il doit paraître fort. Mais qu’on ne sache pas qu’il souffre de ce qu’il est.
Yo’rao Nen’reco, vampire âgé de dix-neuf ans, voit la Lune se lever, et avec elle, une résolution aussi flamboyante qu’un Soleil.
Ne jamais faire demi-tour.
La route vers la capitale était longue, mais cela lui importait peu. Yo’rao marchait à son rythme, plongé dans de sombres pensées. Le paysage environnent, pourtant inhabituellement somptueux en comparaison avec ce qu’il avait vu ces dernières semaines, le laissait totalement indifférent.
Ni les arbres majestueux semblant chercher à atteindre le ciel, ni le chemin dallé sinuant entre les buissons chargés de fruits ne parvenaient à lui tirer un regard.
Le voyageur avançait, accaparé par ses songes.
Le souvenir des défunts venaient le hanter. Le visage fatigué de son Maître, en particulier, occupait son esprit. Un vampire, lui aussi, quelqu’un de peu recommandable qui lui avait pourtant ouvert les yeux. Et qu’il avait tué.
Un meurtre involontaire mais qui pesait sur sa conscience. Un meurtre nécessaire pour sauver son amour-propre. Un meurtre pour sauver un innocent.
Un meurtre.
Il le regrettait. Passer pour un héros en tuant la seule personne qui avait su le comprendre le répugnait.
Mais laisser cette même personne se ridiculiser en s’abaissant à violer puis tenter de faire définitivement taire un enfant l’avait poussé à agir.
Ce jour était gravé en lui et il n’avait cessé de le revivre depuis.
Il s’agissait d’un après-midi ensoileillé comme bien d’autres l’avaient été ces dernières semaines. La canicule était bien là, mais il en aurait fallu plus pour que le Maître de Yo’rao eût pitié de lui.
Il l’avait envoyé en entraînement à quelques kilomètres de là, lui ayant ordonné d’user sa Magie dans l’exercice jusqu’à s’en évanouir. Ou réussir.
L’exercice en question, le jeune vampire ne s’en souvenait plus. A vrai dire, cela ne l’avait pas plus marqué que ce à quoi il avait assisté ensuite.
Il était rentré au village où ils avaient séjourné temporairement bien plus tôt que ce qui avait été prévu. Cette fois, il était sortit vainqueur d’un travail qui, quelque jours auparavant, lui paraissait irréalisable. Si l’exploit en question lui échappait, il se rappelait parfaitement la fierté qui l’avait accompagné.
Une fierté qu’il avait eu hâte de partager avec son professeur.
Mais avant de trouver celui-ci, il s’était vu confronté au visage ravagé de pleurs d’un enfant d’à peine sept ans.
Il se revoyait sans cesse ouvrir la porte de la chambre et découvrir le petit corps frêle et nu du garçonnet attaché au lit, lequel était taché d’un liquide écoeurant que Yo’rao avait reconnu sans peine. La peau pâle de la victime, ajoutée au marques de morsures non dissimulées avait parlé d’elle-même. Il n’avait pas fallu longtemps à l’Elève avant de comprendre.
Ce fut quand il allait détacher le petit garçon que son Maître était apparu.
Et l’arme qu’il tenait de sa main tremblante n’avait rien auguré de bon.
La victime était humaine et, de toute évidence, le Mage s’était nourrit de son sang. Les effets du liquide humain pour l’organisme vampire étaient semblables à ceux de l’alcool pour les hommes, et, vu la quantité ingurgitée, il était clair que le professeur n’était pas possesseur de toutes ses capacités.
Yo’rao en avait profité pour tenté de le maîtriser afin qu’il n’aggrave pas son cas.
Le résultat n’avait été pas celui qu’il avait cherché et il avait tué son Maître alors qu’il essayait de le calmer, et surtout de se défendre contre les coups maladroits que lui avait portés le vampire saoûl.
L’Elève avait détesté son acte, mais, malgré tout, il avait été assez intelligent pour ne pas s’apitoyer sur un fait irrévocable.
La jeune victime avait été sauvée. Une maigre consolation. Yo’rao n’avait pas voulu de sa gratitude. Remercier quelqu’un pour avoir commis l’acte d’ôter la vie était à ses yeux une attitude méprisable et ce fut un regard dédaigneux qu’il accorda à la raison pour laquelle il était devenu un assassin. Et il l’avait laissée là, avec le corps sans vie de celui qui avait été son professeur.
Il apprit plus tard que ce ne fut pas la première fois que le Mage s’adonnait à ce genre d’activité abjecte, mais cela ne changea rien aux regrets du jeune vampire.
Des regrets qui le harcelaient aujourd’hui encore. Mais ce n’était pas tout.
Chemin faisant, il rumina également à sa jalousie.
Celle pour frère humain.
L’être qui comptait le plus à ses yeux et qu’il haïssait au delà de la raison.
Jonian Saren.
Son meilleur ami comme son pire rival.
Cette simple pensée le faisait enrager. Le seul souvenir du visage de ce jeune homme lui faisait perdre son peu de patience.
Il accéléra le pas.
Jonian.
Un enfant que ses parents avaient recueilli alors qu’ils n’étaient tous deux que de petits garçons. Ça avait été le début d’une grande amitié. Celle de Yo’rao et d’un humain.
Celui qui avait ruiné sa vie par sa simple existence. Tout ce que faisait Jonian lui causait du tort, l’enfonçant dans l’ombre et l’effaçant du regard des autres. Il n’était plus le centre du monde chaque fois que Jonian était là. Et cela le mettait hors de lui.
Le vampire ne pouvait pas concevoir que son frère soit si puissant, si aimé, si doué. Il se souvenait nettement de son père offrant toute son attention à l’humain tandis que lui restait en retrait comme il se rappelait du regard franc et plein de pitié de son frère lorsqu’il lui avait demandé comment regagner son amitié. Il ne pouvait même pas lui en vouloir. Il ne parvenait même pas à définir un domaine où il était meilleur que lui. Il le considérait comme son vrai frère. Mais il refusait d’être surpassé. Et oublié.
Son esprit s’égara alors du côté de sa soeur aînée.
Shy’ra Nen’reco.
Une vampire exemplaire, à l’image de ses parents. Protectrice envers ses deux intrépides cadets, sage et serviable envers ses géniteurs. Une jeune fille adorable. Yo’rao avait dû attendre de la perdre avant de s’en rendre compte. Un incendie lui avait arraché cette présence indispensable.
Shy’ra n’était pas morte, néanmoins ses souvenirs avaient été profondément affectés au point qu’elle ne se souvienne plus de sa famille. A l’exception de Jonian.
Ce fut la tragédie qui causa la rupture de la famille Nen’reco.
La destruction de sa famille s’était déroulée de façon imperceptible, une mort à petit feu. Il avait été le premier à en subir les frais, commençant à changer lentement, passant d’enfant jovial à vampire méprisant. Et jaloux.
Horriblement jaloux.
Sa mère, elle, s’était faite plus fragile et son père, plus dur. Les pleurs et cris devinrent quotidiens. Tout comme les fugues.
Quant à son frère...
Yo’rao serra les poings à cette pensé.
Son frère avait quitté la maison familiale sous demande d’un Maître à son dix-huitième anniversaire alors que le vampire avait dû parcourir la moitié du continent avant de trouver un professeur à sa hauteur. Et ça n’avait pas été facile à cause de la haute estime qu’il se portait.
Au final, il n’avait pas revu ces gens depuis plus d’un an.
Il s’en moquait.
Presque.



